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Les Autochtones ne doivent pas être oubliés au milieu des menaces de Trump

durée 16h50
24 février 2025
La Presse Canadienne, 2024
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Temps de lecture   :  

5 minutes

Par La Presse Canadienne, 2024

MONTRÉAL — Les peuples autochtones risquent d’être mis de côté alors que le Canada cherche à se défendre contre une éventuelle guerre commerciale avec les États-Unis, affirme le chef sortant de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, Ghislain Picard.

M. Picard, qui représente les Premières Nations du Québec et du Labrador depuis 1992, s’inquiète de la récente promesse du premier ministre du Québec, François Legault, d’accélérer les projets d’énergie et de construction pour soutenir l’économie de la province face aux menaces tarifaires du président américain Donald Trump.

«Il semble que le gouvernement du Québec essaie de mettre en scène une réponse qui n’a aucune considération pour les peuples des Premières Nations et leur rôle, a-t-il déclaré dans une récente entrevue. Mais nous ne devons pas oublier le fait que nous devons nous asseoir avec les Premières Nations et obtenir leur approbation.»

Après plus de trois décennies en tant que chef régional, M. Picard se retire à l’âge de 69 ans, affirmant qu’il a fait tout ce qu’il pouvait dans ce rôle.

Son départ survient juste avant celui du premier ministre Justin Trudeau, qui avait promis de faire de la réconciliation avec les peuples autochtones le cœur du programme de son gouvernement. Et cela survient dans un contexte de regain d’intérêt pour les grands projets de ressources, notamment les oléoducs, alors que le Canada cherche à réduire sa dépendance envers les États-Unis en tant que partenaire commercial.

Même au Québec, qui s’est fermement opposé à tout nouvel oléoduc traversant son territoire, M. Legault a récemment indiqué que son gouvernement était ouvert à l’examen de nouveaux projets énergétiques.

M. Picard a cependant souligné que les Premières Nations du Québec étaient «totalement opposées» à l'oléoduc Énergie Est — un projet visant à acheminer le pétrole de l’ouest via le Québec et vers le Nouveau-Brunswick pour le transporter outre-mer — qui a été annulé en 2017, et à un grand projet de GNL (gaz naturel liquéfié) que le Québec a rejeté en 2021.

«Évidemment, le contexte d’il y a cinq ans n’est pas celui que nous voyons aujourd’hui, a-t-il mentionné. Mais il est certain que l’on ne peut pas affirmer que ces projets iront de l’avant sans prendre en considération le rôle que les Premières Nations devront jouer.»

M. Picard attribue à Justin Trudeau le mérite d’avoir pris un véritable engagement envers les peuples autochtones lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 2015, mais a avancé que cet engagement a été abandonné ces dernières années. «Il semble que, lorsque les choses se compliquent, les questions autochtones semblent facilement être mises en veilleuse», a-t-il fait valoir.

Au cours des premières années du gouvernement libéral, M. Trudeau déclarait souvent qu’il n’y avait «aucune relation plus importante» que celle avec les Premières Nations, les Métis et les Inuits. «C’est quelque chose que je n’ai pas entendu depuis un certain temps, a affirmé M. Picard. Il semble que nous soyons toujours pris dans une situation où nous devons rappeler aux gens que nous sommes là, que nous existons.»

Des luttes pour les droits

Au fil des ans, Ghislain Picard a été à l’avant-garde de nombreuses luttes pour faire progresser les droits des Autochtones au Québec. Il a admis que certaines d’entre elles ont eu des conséquences personnelles. Il a cité Joyce Echaquan, une femme atikamekw décédée dans un hôpital de Joliette, au Québec, en 2020, après qu'elle eut enregistré le personnel de l’hôpital lui lançant des insultes racistes.

Une enquête du coroner a révélé que le racisme et les préjugés ont contribué au décès de Mme Echaquan et a recommandé au gouvernement du Québec de reconnaître l’existence du racisme systémique. François Legault a toutefois nié à plusieurs reprises l’existence du racisme systémique dans la province.

«Ce sont des moments clés des dernières années qui m’ont évidemment affecté en tant qu’individu», a expliqué M. Picard, ajoutant que le gouvernement du Québec n’a pas offert une vision globale de son approche des questions autochtones. «Ils ne nous donnent aucun sentiment de confiance.»

Malgré tout, M. Picard a mentionné que les Premières Nations du Québec ont fait des progrès ces dernières années, notamment en ce qui a trait à la «réconciliation économique». Hydro-Québec a notamment promis que les communautés autochtones seraient partenaires de nouveaux projets énergétiques alors que le service public cherche à doubler sa capacité.

«L’engagement semble être là, a indiqué M. Picard. C’est certainement plus inspirant que la relation à laquelle nous sommes habitués.»

Une page tournée

Ghislain Picard est né dans la communauté innue de Pessamit, sur la rive nord du fleuve Saint-Laurent. Dans les années 1980, il a contribué à la création d’un réseau de stations de radio communautaires diffusant des émissions en langues autochtones, avant d’être nommé vice-président du Conseil Atikamekw Montagnais en 1989.

Il a été élu pour la première fois par l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador en 1992 et termine actuellement son 11e mandat de chef régional. «Je n’ai jamais eu l’intention d’en faire une carrière», a-t-il expliqué. Avant chaque élection, il se demandait : «Ai-je encore l’énergie ? Suis-je toujours déterminé ? Et chaque fois que je posais ces questions, la réponse était toujours oui.»

Il a maintenant décidé de tourner la page. «Peut-être que la sagesse et la raison ont prévalu, a-t-il avancé. Je quitte ce poste à mes propres conditions, en ayant le sentiment d’avoir fait tout ce que je pouvais faire dans les conditions.»

Malgré la frustration de devoir composer avec des gouvernements fédéral et provinciaux hésitants à s’engager envers la réconciliation, M. Picard se dit optimiste lorsqu’il revient sur les 30 dernières années.

«Je pense, très humblement, que la plus grande réussite serait peut-être (…) que les problèmes autochtones ne soient plus si faciles à éviter, a-t-il souligné. Nous devons simplement continuer à nous rappeler que nous devons maintenir le cap et rester vigilants.»

«Nous devons continuer à assurer cette place pour nos peuples», a-t-il ajouté.

Quatre candidats sont en lice pour remplacer M. Picard : Constant Awashish, grand chef du conseil de la nation Atikamekw; Cathy Martin, membre du conseil du gouvernement mi’kmaq de Listuguj; Monik Kistabish, cheffe de la Première Nation Abitibiwinni; et Francis Verreault-Paul, chef de cabinet de l’Assemblée des Premières Nations Québec — Labrador.

Les chefs des 43 communautés représentées par l’assemblée éliront mardi leur nouveau chef régional.

Maura Forrest, La Presse Canadienne