David Suzuki affirme que Mark Carney «mène le Canada dans le fossé»
OTTAWA — Lorsque le premier ministre Mark Carney a été élu pour la première fois l’année dernière, David Suzuki s’en était réjoui.
Ayant déjà rencontré et interviewé le premier ministre, cette figure emblématique du mouvement écologiste du pays avait affirmé qu’il savait que M. Carney comprenait les enjeux liés au changement climatique.
Mais dans une entrevue accordée à La Presse Canadienne, M. Suzuki a indiqué qu’il avait désormais le sentiment d’avoir «sciemment fermé les yeux» sur les promesses de M. Carney en matière de lutte contre le changement climatique, malgré les avertissements de son ami de longue date, le regretté Stephen Lewis.
Ce dernier avait prédit que les priorités d’un banquier — devenu entre-temps homme politique — prendraient le pas sur les opinions de M. Carney concernant la lutte contre le changement climatique.
«Je ne vois pas comment on pourrait éviter de mener notre pays dans le fossé», a mentionné M. Suzuki.
Il reconnaît que les actions de M. Carney interviennent alors que les préoccupations des Canadiens en matière de climat ont évolué vers d’autres priorités.
«Je pense que cela tient à ce décalage par rapport à ce qui constitue les éléments fondamentaux qui nous maintiennent en vie», a-t-il expliqué.
M. Suzuki, âgé de 90 ans, souhaite toujours parler de l’environnement aux Canadiens. Cette fois-ci, cependant, son message éducatif est teinté d’exaspération.
Les Canadiens et les populations du monde entier se trompent de priorités, selon lui.
«L’Amazonie brésilienne, le plus grand écosystème terrestre de la planète, n’a aucune valeur économique tant qu’elle n’est pas exploitée par l’abattage, l’exploitation minière, la construction de barrages, ou tant qu’on n’y cultive pas de soja, qu’on n’y élève pas de bétail ou qu’on n’y construit pas de logements», a indiqué M. Suzuki.
«Si cela ne vous montre pas clairement à quel point notre système est complètement foireux, un système qui exploite précisément ce qui nous maintient en vie, alors je ne sais pas ce qui le fera. Et nous n’y accordons aucune valeur», a-t-il soutenu.
Le bilan du Canada en matière de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, responsables du changement climatique, est mitigé. Le gouvernement fédéral s’est engagé à atteindre de multiples objectifs depuis 1990 et, malgré la mise en œuvre de dizaines de nouvelles mesures visant à réduire les émissions, il n’a jamais atteint aucun de ses objectifs.
Depuis son entrée en fonction en mars 2025, M. Carney a mis de côté bon nombre de ces mesures au nom de la prospérité économique, d’autant plus que les Canadiens sont aux prises avec le coût de la vie sur une planète confrontée chaque année à des phénomènes météorologiques de plus en plus destructeurs.
Dès son premier jour au pouvoir, il a annulé la taxe carbone pour les consommateurs, abrogé le mandat visant à supprimer progressivement les voitures à essence au profit des modèles électriques, et supprimé le plafond d’émissions imposé à la production pétrolière et gazière.
M. Carney a avancé que la plupart de ces mesures étaient sources de divisions et trop coûteuses, et qu’il envisageait de mettre en place des réductions à plus long terme, accompagnées d’investissements dans les technologies propres.
«Fondamentalement, le problème réside dans le fait que les systèmes sous-jacents que nous avons développés pour guider, façonner et gérer le comportement humain ont négligé l’élément le plus fondamental, à savoir que notre survie et notre bien-être mêmes dépendent de la Terre Mère», a expliqué M. Suzuki.
«Si l’on examine nos systèmes juridiques, politiques et économiques, on constate que la planète en a été exclue. C’est l’économie qui nous entraîne sur la voie de la destruction», a-t-il ajouté.
Il n’accorde même pas beaucoup de crédit au gouvernement de l’ancien premier ministre Justin Trudeau, dont l’administration a mis en œuvre certaines des politiques les plus respectueuses du climat que le Canada ait jamais connues. Selon M. Suzuki, même M. Trudeau n’a pas visé assez haut.
M. Suzuki croit que M. Carney «comprend très clairement ce que représentent les défis liés au changement climatique».
Mais il a ajouté que le premier ministre prônait l’action climatique en tant que banquier, avec un programme adapté à ce titre.
«Il continue de croire que l’économie doit fonctionner comme elle le fait actuellement et qu’elle peut servir à réduire les émissions tout en maintenant la croissance économique, a-t-il précisé. Je pense que c’est impossible.»
Dans un communiqué, un porte-parole de la ministre de l’Environnement, Julie Dabrusin, a déclaré que le gouvernement s’était engagé à lutter contre le changement climatique et à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050.
Des actions possibles
M. Suzuki a indiqué que le gouvernement pouvait prendre dès maintenant deux mesures pour remettre sur les rails l’action climatique du pays: fixer des objectifs contraignants et déclarer l’état d’urgence.
«Lorsque l’on déclare l’état d’urgence, tous ces arguments économiques et politiques disparaissent, a-t-il fait savoir. Il faut faire face à cette crise dès maintenant, et c’est ce dont nous avons besoin. M. Carney pourrait faire un grand pas en avant s’il prenait dès maintenant la tête de son parti pour déclarer l’état d’urgence et passer à l’action sans tarder.»
Nick Murray, La Presse Canadienne

